Le langage social des émotions

L’ouvrage collectif de Fabrice Fernandez, Samuel Lézé et Hélène Marche propose, dans le champ de la santé, une lecture sociale des émotions. La catastrophe apparaît alors comme un lieu affecté où les interventions institutionnelles de prise en charge des populations se confrontent aux pratiques des sinistrés.

Fernandez Fabrice, Samuel Lézé, Hélène Marche (dir.), 2008, Le langage social des émotions. Etudes sur les rapports au corps et à la santé, Editions Economica-Anthropos, Paris

Présentation

Cet ouvrage propose une introduction vivante à un do­maine de recherche longtemps délaissé par les sciences sociales : les émotions, qui loin de se réduire à une ré­alité exclusivement intérieure, sont aussi des compo­santes essentielles de notre vie sociale.

Le champ de la santé est un observatoire privilégié pour déchiffrer, par l’étude des rapports de force qui se glissent au cœur de notre vie intime, le langage social des émotions. Selon les situations et les interactions, comment s’opère le contrôle des sensations et des expressions corporelles et quelles significations sont attribuées à nos émotions dévoilées ? Quel type de travail émotionnel est mis en oeuvre par les professionnels et par les profanes, et surtout quelle relation de pouvoir révèle-t-il, dans ces espaces où le corps nous rappelle sans cesse notre vul­nérabilité (hôpitaux, maisons de retraite, pompes funè­bres, etc.) ?

S’appuyant sur des études de cas circonscrites, de situa­tions diversifiées depuis la prise en charge du cancer, de la psychose ou de la vieillesse jusqu’aux expériences de sortie de toxicomanie ou du traitement de la mort, les contributrices et contributeurs de cet ouvrage, sociolo­gues et anthropologues, dévoilent, à partir de leurs ma­tériaux de recherches respectifs, ce rôle pivot des émo­tions, révélateur des tensions qui parcourent la société toute entière.

Résumé de la contribution de Julien Langumier : Soutien psychologique et culture du risque : deux réponses institutionnelles contraires face aux émotions de la catastrophe

L’enquête ethnographique d’un village sinistré par les inondations de l’Aude de 1999 identifie deux formes de prises en charge des émotions de la catastrophe par les autorités publiques. Des psychiatres et psychologues hospitaliers sont dépêchés sur place dans le cadre des cellules d’urgence médico-psychologique pour soutenir ponctuellement la population pendant la crise. Dans le temps qui suit l’événement, un discours sur la « culture du risque » destiné aux habitants émerge ensuite chez les techniciens et les gestionnaires locaux.
La confrontation des praticiens hospitaliers au terrain de la catastrophe conduit à une hybridation sociale du dispositif médical. La culture du risque apparaît comme un discours que les techniciens adoptent par défaut après avoir renoncé à protéger les quartiers inondés par de nouveaux ouvrages. Les psychologues et psychiatres des cellules témoignent des attentes politiques à l’égard de leurs interventions qui sont supposées participer à l’apaisement social de la crise. Les acteurs de l’aménagement tentent de dédouaner leurs responsabilités à travers la reconnaissance de l’importance de la mémoire des populations dans la prévention des risques. Ces deux types d’interventions publiques appellent une approche interactionniste tant elles se construisent dans la réévaluation de l’identité de chacun des groupes (habitants, professionnels de santé mentale et techniciens) et à travers l’adaptation de leurs pratiques. Dans ce réajustement des rôles, se lisent les enjeux politiques relatifs à la gestion du risque (lors de la crise ou dans le temps qui suit l’événement).
La signification de ces deux interventions apparaît cependant contraire. Les cellules psychologiques placent les habitants du côté des victimes qui ne sont pas responsables de leur infortune alors que la culture du risque appelle à responsabiliser les populations en leur demandant d’assumer le fait de vivre avec le danger.

Sommaire

Introduction.

Les nouvelles conduites émotionnelles comme enjeu de sciences sociales

Fabrice Fernandez, Samuel Lézé et Hélène Marche.

Première partie : La mise en forme des émotions

Le travail émotionnel à l’épreuve de la transformation du système de soins

Marcel Drulhe

Émotions et sentiments dans le travail de soin professionnel et profane

Michel Castra et Geneviève Cresson

Le contrôle des émotions au travail. Le cas des infirmières hospitalières et des policiers de voie publique

Marc Loriol et Sandrine Caroly

Le travail émotionnel et l’expérience du cancer. Un détour par les usages sociaux du rire

Hélène Marche

Émotions et interactions dans les pompes funèbres. Les ambivalences de l’intéressement

Julien Bernard

De la négation à la revalorisation. Quelques enjeux de la prise en charge des émotions en chambre mortuaire

Judith Wolf

Seconde partie : L’objectivation des états émotionnels

Hôpital silence ! Le travail émotionnel des soignants

Catherine Mercadier

Tour de vaisselle et compassion. L’implication des bénévoles dans un dispositif de séjour pour personnes âgées

Gérard Rimbert

Réfléchir l’écho psychotique. Notes sur l’usage de la psychanalyse dans un hôpital de jour pour adolescent

Samuel Lézé

Soutien psychologique et culture du risque. Deux réponses institutionnelles contraires face aux émotions de la catastrophe

Julien Langumier

« Dépasser les mots ». Étude sur le pouvoir des émotions au sein d’une fraternité de dépendants

Fabrice Fernandez

La mise en texte. Approche anthropologique des décès d’enfants dans quelques autobiographies contemporaines

Yannick Jaffré