Thèse de Julien Langumier

Langumier Julien, 2006, Survivre à la catastrophe : paroles et récits d’un territoire inondé. Contribution à une ethnologie de l’événement à partir de la crue de l’Aude de 1999, thèse de doctorat en ethnologie et anthropologie sociale, EHESS, Paris.

Résumé

Les inondations dramatiques du 13 novembre 1999 qui ont touché le village de Cuxac d’Aude se manifestent dans les années qui suivent par la prolixité des habitants et des gestionnaires. A défaut de faire l’expérience de la catastrophe, le chercheur est confronté à divers événements de parole qui constituent son terrain de recherche. Le retour réflexif sur l’enquête permet d’identifier trois manières dont les informateurs se saisissent de la catastrophe par la parole et dont l’articulation fait toute la spécificité de l’objet de recherche.
La première partie s’intéresse aux récits de la catastrophe dont l’analyse repose sur le contenu mais aussi sur les pratiques de témoignage. Le drame du sauvetage et la souillure de l’univers domestique sont rapportés aux diverses frontières du récit : témoignage public ou privé, propos dicible ou indicible, parole saine ou pathologique. Au cours de la narration, se joue l’élaboration de la condition de victime en même temps que la relégation sociale des sinistrés vers les populations en difficulté. Il s’agit d’appréhender les émotions de la catastrophe exprimées dans ces récits en adoptant une posture critique par rapport à la réduction psychologisante du drame : en quoi les inondations constituent-elles aussi une expérience sociale ?
La seconde partie porte sur les explications des événements de 1999 proposées par les habitants et les gestionnaires mais aussi par l’enquêteur lui-même. La nécessité d’interpréter un événement malheureux est rapportée à des univers sociaux particuliers. La logique de l’accusation constitue le principal ressort explicatif mais les responsables désignés ne sont pas les mêmes chez les nouveaux périurbains, les anciens viticulteurs ou les gestionnaires. La configuration sociale du village ou le système d’acteurs institutionnel permet de comprendre comment sont désignés certains responsables. L’inclusion réflexive de l’enquêteur dans cette quête d’explications correspond au souci d’expliciter l’orientation de l’enquête ethnographique. La position du chercheur reste partagée entre la compréhension de la catastrophe et l’analyse de la compréhension qu’en ont les informateurs.
Enfin, la troisième partie rend compte de l’élaboration du souvenir de la catastrophe réactivé à chaque nouvelle crue et en même temps contraint par l’histoire du village. L’oscillation de la mémoire, entre souvenir et oubli des inondations, et le balancement de la croyance, entre peur et déni du danger, témoignent des stratégies pour mettre à distance le risque de retour de l’inondation et utiliser la catastrophe comme une ressource identitaire. Dans quelle mesure les événements de 1999 participent-ils au conflit latent qui trouve ses origines dans la transformation d’un bourg viticole en un village périurbain ?
Ce découpage de la catastrophe selon l’événement-récit, l’événement-cause et enfin l’événement-mémoire correspond à la dynamique de la recherche qui a progressivement réinscrit l’événement extraordinaire dans le quotidien saisi par l’enquête ethnographique. Les inondations de 1999 constituent alors le point de départ d’un récit, en perpétuelle recréation, construit collectivement, dans des interactions localisées. Au plus près des propos des informateurs, la thèse montre comment le rapport à l’événement se joue en grande partie dans la relation à autrui.

Abstract

The tragic floods which affected on the 13th of November 1999 Cuxac d’Aude village have made for the following years the inhabitants and risk managers very prolix. For not having experienced the catastrophe, the investigator faced different ‘speech events’ which constituted his corpus. Through the story of the rescue, the accounts of the tragedy contribute to the construction of a victim identity and through the description of material destruction, they show the social relegation of flood victims. The unfortunate event requires explanations following the logic of accusation in specific ways for inhabitants and administrators. Finally, fluctuations in memory – gaps and oversights within the accounts – and belief instability – fear and denial of danger – are part of the strategies used to dismiss the risk of a new flood. This shows also a certain use of the catastrophe for the various groups of inhabitants to demand recognition. The distinction between account-event, cause-event and memory-event results from the way people take up the disaster through the speech, which is analysed by a reflexive look at the ground survey.

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